" Robert Owen et les billets de travail "
Grande-Bretagne (1832 - 1834)

MONNAIES LOCALES
(Article du Hors-série "SILENCE - SEL : Pour changer, echangeons" - Pages 5-6)
Ce hors-série est diffusée par Silence au prix de 6 euros + 2,5 euros de frais de port.

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Une expérience de monnaie en heures a été expérimentée en Grande-Bretagne
il y a 150 ans par Robert Owen, l'initiateur du socialisme utopique.


Michel lit pour Béatrice

        Au début des années 1830 en Grande-Bretagne, de nombreux artisans et travailleurs, en particulier membres des mouvements coopératifs et syndical, se reconnaissent dans les théories et les propositions sociales formulées par Robert Owen, ancien grand industriel devenu réformateur social. Soumis aux effets de la révolution industrielle naissante, ils reprenaient notamment à leur compte une idée développée par deux auteurs owénistes, William Thompson et John Gray, selon laquelle le travail manuel étant source de toute richesse tout producteur avait légitimement droit à recevoir le produit intégral de son travail. Mais comment, s'interrogeait-ils cependant, contourner les intermédiaires qui, précisément, accaparent à leur profit une part importante de notre production. Rien de plus simple, leur répondait Owen dans son périodique The Crisis : il suffit, pour éliminer ces parasites, que les producteurs entrent en contact les uns avec les autres, au sein de ce que l'on appellerait des marchés du travail (labour exchanges), afin d'échanger équitablement leur production. Pour ce faire, poursuivait-il en reprenant une partie de l'argumentation de son célèbre Rapport au comité de Lamark publié en 1821, il convient de concevoir et de mettre en circulation un moyen d'échange qui, à partir d'une unité de temps de travail qui serait mesurée dans chaque objet produit, représenterait véritablement la valeur réelle du labeur humain, c'est-à-dire la quantité de travail employée à la production du produit. L'idée de billets de travail (labour notes) se trouvait la reprise en direction d'un vaste public et allait se voir bientôt mise en pratique.

Un marché équitable du travail

      Au mois de septembre 1832 en effet,, Robert Owen ouvrait à Londres le Marché national et équitable du travail (National and Equitable Labour Exchange), tout en lançant, en direction du mouvement syndical anglais alors en plein essor, une opération de propagande qui devait se solder par l'ouverture d'un second marché du travail, à Birmingham. C'est toutefois l'institution-mère, celle de Londres, qui nous intéresse plus particulièrement ici.

       Les billets de travail y furent mis en circulation dès l'ouverture du marché, en reposant sur un mode de calcul qui n'était pas aussi simpliste qu'on a pu le croire. Owen non seulement tenait compte de la valeur de la matière première contenue dans chaque article, mais également du fait qu'a des types de travail ou de qualification différents il fallait que correspondent des valeurs différentes. L'on ajoutait ainsi la valeur en argent de la matière première, calculée au prix couTant du marché extérieur, la rémunération offerte sur ce même marché pour les heures de travail passées à la fabrication de l'article, un penny par shilling comme contribution au fonctionnement de l'institution et l'on divisait le tout par six, six pence représentant l'estimation du prix moyen d'une heure de travail, là encore sur le marché extérieur. Le résultat était censé fournir le nombre d'heures de travail contenues dans l'article, chaque objet trouvant de la sorte un prix figurant sur le billet de travail remis à son producteur et permettant l'acquisition d'autres produits, de valeur équivalente, déposés par d'autres producteurs. Le marché national et équitable du travail de Londres et ses billets de travail connurent un succès initial considérable. Les produits affluèrent, provenant de sociétés coopératives ou apportés par des artisans, des travailleurs à domicile ou encore par des représentants de syndicats engagés dans la production coopérative. La direction dut du reste fermer les locaux durant plusieurs journées afin de procéder aux nécessaires opérations d'évaluation et de stockage. L'enthousiasme était tel que certains commerçants locaux acceptaient les billets de travail comme moyen de paiement.

Courcircuiter le profit capitaliste

        Ce succès initial s'explique en grande partie par la prise de conscience qui se fit alors jour chez de nombreux artisans et travailleurs londoniens que le marché et les billets de travail leur offraient le moyen d'enfin recueillir la pleine valeur de ce qu'ils produisaient. D'autres, quant à eux, souvent syndicalistes, y virent l'instru-ment de la transformation sociale à laquelle ils aspiraient sous l'influence des ensei-gnements d'Owen, instrument qui leur permettrait de contourner non seulement les commerçants, mais également les employeurs et le profit capitaliste et d'ainsi court-circuiter l'économie de marché. Et c'est de fait précisément l'implication des syndicats au niveau de la direction du marché du travail qui allait permettre à l'élan initial de se maintenir pendant un certain temps.

        Les rapports publiés dans The Crisis indiquent un volume important de transactions jusqu'à fin 1832, le total entre le début du mois de septembre et la fin du mois de décembre s'élevant à 445 501 heures et celui des retraits à 376 166 heures. En novembre 1833, la situation apparaît encore comme équilibrée. La suite, toutefois, n'allait être qu'une descente progressive vers l'effondrement final. Le rapport du mois de février et mars 1834, indiquant un total des dépôts équivalent à seulement 19 223 heures pour 25 148 heures retirées, démontre une diminution vertigineuse des activités. Au mois de juin, comme en témoigne les correspondances d'Owen, la banqueroute est proche. Et c'est seulement au début de l'été que celui-ci allait prendre la décision de liquider le marché national et équitable du travail, tandis que l'institution-soeur de Birmingham connaissait la même fin.

Un échec brutal et définitif

        Cet échec brutal et définitif de l'expérience des billets de travail et, de manière plus générale, du mouvement des marchés du travail, trouve son explication dans trois causes essentielles.

        Tout d'abord, le marché du travail de Londres - mais ceci, comme ce qui suit, vaut également pour celui de Birmingham -, limitait ses opérations, tel qu'il était conçu, à l'échange entre artisans ou travailleurs fabriquant des produits finis dans de petits ateliers, vitriers ou ébénistes, chapeliers ou tailleurs, ou encore tourneurs ou fabriquant de chaises. Ils se trouvaient, autrement dit, dans l'incapacité de pourvoir mutuellement à l'ensemble de leurs besoins, en particulier pour ce qui était des matières premières, de l'habillement et d'un domaine à leurs yeux fondamental, l'alimentation. Les marchés du travail, que ce fut dans leur fonctionnement individuel ou dans le cadre d'échanges entre villes dans l'hypothèse ou un réseau aurait vu le jour, n'étaient tout simplement pas en mesure d'atteindre a l'auto-suffisance. Pour qu'ils aient été auto-suffisants, il eut fallu en fait que les travailleurs, dans l'ensemble du pays, prennent le contrôle des usines, en particulier textiles, des fermes, du commerce extérieur, en un mot de l'ensemble de la production nationale et établissent un nouveau système social. Et c'est bien ce qu'Owen, dont le but ultime était la fondation de communautés socialistes, tenta alors ardemment de provoquer en se tournant vers le mouvement syndical très militant de l'époque. La défaite que subit celui-ci en 1834 porta de ce fait un coup fatal a l'expérience.

        Les deux autres facteurs qui expliquent l'échec de celle-ci tiennent, l'un au fonctionnement de l'institution créée par Owen, l'autre, ici encore, à sa nature. D'une part, comme le mode de détermination de la valeur de certains produits dépendait des estimations en termes d'heures de travail des producteurs eux-mêmes, producteurs travaillant rapidement pour certains plus lentement pour d'autres, une partie de ces produits, sous-évalués, se trouvaient rapidement épuisés, tandis qu'une autre partie, sur-évaluée, y compris par rapport au marché extérieur, avait tendance à rester sur les bras du Marché du travail qui, naturelle-ment, ne pouvait fonctionner en déséquilibre.

        Ce qui nous amène à notre dernier point : le marché du travail de Londres ne fut jamais, au contraire de ce que d'aucuns dans le mouvement espéraient, un îlot socialiste fonctionnant au sein d'une société capitaliste de profit. Ainsi que le mode de fixation de la valeur-travail, dans sa dépendance même par rapport au monde extérieur, l'illustre abondamment, les billets de travail ne pouvaient échapper de manière significative aux lois et contraintes du système dominant ce n'était pas, a écrit JFC. Harrison, "une monnaie indépendante, mais seulement la traduction en temps de travail de valeurs déterminées par l'économie de concurrence même que les owénistes rejetaient".

        Ils étaient de ce fait, de même que l'institution qui en permettait l'usage, condamnés à dépérir au regard des objectifs qui leur étaient assignés.

Serge DUPUIS
Angliciste, Université Lyon 2